Je me souviens...

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Je me souviens d'une station wagon qui coupe la nuit

qui ouvre la nuit du nord comme un couteau de chasse

ouvre sa proie

Nous sommes tous là

ma mère ma sœur son mari et ses enfants tous

dans cette voiture c'est

Johnny B. Good Leblanc qui conduit son visage vaguement

éclairé par la lueur du tableau de bord

Je suis le seul des passagers qui ne dort pas tandis

qu'on continue avec un océan de vert meurtri de

chaque côté

Ma soeur dort sur le banc d'en avant

la noirceur qui rentre et sort de sa bouche ouverte

La nuit est longue et sans plis

La nuit est longue et sans plis

La nuit est longue et sans plis

La nuit est longue et sans Soudainement

quelque chose déchire le tissu quelque chose bouge

là et

le pare-brise devient un écran cinémascope les phares

de Twentieth Century Fox et Gulf Western éclairant

l'animal l'animal l'orignal en plein milieu du chemin

qui fige et

fixe son destin qui roule vers lui à 60 milles à

l'heure

Ses yeux ses yeux ses yeux ô dieu son regard jusqu'à

la dernière minute et le choc sourd-muet de fer contre

chair

Et ma soeur qui se réveille en criant un grand cri

fou et

final comme si l'âme de l'orignal avait passé dans

elle en

mourant et enfin

le silence

le silence de notre silence dans

le silence entre

Timmins et Toronto.

Desbiens, Patrice, « Je me souviens… », Sudbury, Prise de parole, 1983