Le poème

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Je suis le feu, je suis l’air, je suis dans tout...

(Mystiques persans)

 

Le soleil est ma chair, le soleil est mon cœur,

Le cœur du ciel, mon cœur saignant qui vous fait vivre,

Le soleil, vase d’or, où fume la liqueur

De mon sang, est la coupe où la terre s’enivre.

 

Les astres sont mes yeux, mes yeux toujours ouverts,

Toujours dardant sur vous leurs brûlantes prunelles,

Et mes grands yeux aimants versent sur l’univers,

Sur vos amours sans fin, leurs clartés éternelles.

 

Les vents sont mes soupirs, les vents sont mes baisers,

Je suis le souffle, l’air, et vous êtes la flamme,

Et vous êtes pareils aux charbons embrasés,

Quand, l’été, mes soupirs ont passé sur votre âme.

 

Les fleurs sont mes désirs, les fleurs de toutes parts

Tendent vers vous leurs longs regards pleins de délices,

Les fleurs sont mes désirs, les fleurs sont mes regards,

Et vous buvez mon rêve au fond de leurs calices.

 

Je suis l’amour, l’amour, qui soulève les flots,

Et trouble et fait vibrer les océans immenses,

Et la chaleur, par qui les germes sont éclos,

Et le printemps, qui fait fécondes les semences.

 

Je suis dans tout, je suis la fraîcheur de la nuit,

Et je suis dans l’éther la lune qui vous aime,

Et l’ouragan aussi, l’éclair brûlant qui luit,

Car la création entière est mon poème,

 

Est un poème étrange où se mêlent des pleurs,

Et dont vous, ô mortels, vous êtes les pensées,

Ô vous qui partagez ma joie et mes douleurs,

Et l’ennui des éternités déjà passées.

 

Lahor, Jean, « Le poème », L’illusion, 1875.