Les rêves

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Le visage de ceux qu’on n’aime pas encor

Apparaît quelquefois aux fenêtres des rêves

Et va s’illuminant sur de pâles décors

Dans un argentement de lune qui se lève.

Il flotte du divin aux grâces de leur corps

Leur regard est intense et leur bouche attentive ;

Il semble qu’ils aient vu les jardins de la mort

Et que plus rien en eux de réel ne survive.

La furtive douceur de leur avènement

Enjôle nos désirs à leurs vouloirs propices,

Nous pressentons en eux d’impérieux amants

Venus pour nous afin que le sort s’accomplisse ;

Ils ont des gestes lents, doux et silencieux,

Notre vie uniment vers leur attente afflue :

Il semble que les corps s’unissent par les yeux

Et que les âmes sont des pages qu’on a lues.

Le mystère s’exalte aux sourdines des voix,

À l’énigme des yeux, au trouble du sourire,

À la grande pitié qui nous vient quelquefois

De leur regard, qui s’imprécise et se retire...

Ce sont des frôlements dont on ne peut guérir,

Où l’on se sent le coeur trop las pour se défendre,

Où l’âme est triste ainsi qu’au moment de mourir ;

Ce sont des unions lamentables et tendres...

Et ceux-là resteront, quand le rêve aura fui,

Mystérieusement les élus du mensonge,

Ceux à qui nous aurons, dans le secret des nuits,

Offert nos lèvres d’ombre, ouvert nos bras de songe.

Noailles, Anna de, « Les rêves », Le cœur innombrable, 1901, repris dans, L’offrande, Paris, Orphée/ La Différence, 1991.