Denise Desautels

1945 -
Denise Desautels

La poète québécoise Denise Desautels (1945 - ), membre de l’Académie des lettres du Québec, confère à son écriture une puissance et une urgence indétournables. S’alliant parfois avec les arts visuels, ses poèmes révèlent une recherche autobiographique sans complaisance, pleinement consciente des risques comportés. Cette profondeur intime — foncièrement ancrée dans un « je » féminin — ne se justifie que parce qu’elle rejoint l’universel. Se proclamant « écrivaine de la douleur », elle reçoit les prix du Festival international de poésie de Trois-Rivières, du Gouverneur général du Canada, de la Société des écrivains canadiens ainsi que le Prix Athanase-David.

En entretien 

Lisiez-vous de la poésie à l’école ? Y a-t-il un poème en particulier dont vous vous souvenez ? 

Comme je viens d’un temps lointain, j’ai fait ce qu’on appelait à l’époque le cours classique, au collège Basile-Moreau devenu aujourd’hui le cégep Vanier, où on admettait pour les quatre dernières années, de Belles lettres à Philo II, les jeunes filles de milieu modeste, qui avaient fait du latin dans une école publique. Dans les collèges, c’est la littérature française qui était enseignée. C’est là que j’ai lu Villon – et participé à une lecture en chœur de «La ballade des pendus» –, lu du Bellay, les romantiques français, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Apollinaire et même Prévert. Beaucoup de littérature écrite par des hommes en somme. Je me souviens cependant que, l’année avant que j’entre au collège, une institutrice nous avait fait lire Saint-Denys- Garneau et Anne Hébert, qui par la suite m’ont toujours accompagnée. Plus tard, participant à un spectacle de poésie avec les garçons du collège Saint-Laurent, j’ai choisi «Le jeu» de Saint-Denys-Garneau, un poème qui met en scène un monde de l’enfance qui m’était totalement étranger, moi qui n’ai eu une chambre à moi que bien tardivement.

 

Quand avez-vous commencé à écrire de la poésie ? Et quand avez-vous commencé à vous considérer comme poète ?

Adolescente, je me promenais avec un carnet noir dans lequel je faisais alterner journal et poèmes. Un jour je me suis éloignée de la poésie. Je découvrirai plus tard que cet éloignement, qui a duré presque dix ans, était une fuite. La façon la plus simple de me dérober à moi-même, de refuser de regarder en face le chaos qui m’habitait. «La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil» écrit René Char. Il m’a fallu du temps pour revenir vers tout ce qu’il y avait de blessé en moi et par le fait même de dangereux.

J’ai longtemps résisté à l’écriture, la vraie, et à ses exigences, tiraillée que j’étais entre l’attrait et l’effroi de ces «étranges forces obscures» dont parlait Anne Hébert. J’ai publié mon premier recueil à l’âge de trente ans. Mais ce n’est qu’au troisième, paru en 1980, que j’ai fini par plonger, que j’ai accepté d’affronter mes monstres et ceux du monde. Peut-être est-ce à ce moment que j’ai commencé à me considérer comme poète.

 

Quel est le « travail » du poète à votre avis ? 

Violemment la mise en forme en voix du désir, ai-je répondu récemment, dans un contexte où la réponse devait être brève, à la question qu’est-ce que la poésie ? Manière de dire que le travail du/de la poète en est un de désir, d’obstination presque. Travailler la langue de telle sorte qu’elle permette à ce qui semble incommunicable ou indicible – de la douleur, de l’enfance, de l’amour, de la guerre, etc. – d’en surgir, d’y prendre forme. En ce qui me concerne, je cherche à mettre en mots et en forme tout ce qui se trame dans l’ombre où des désirs, des colères et des deuils s’entassent, se métamorphosent parfois dangereusement, se propagent partout, comme de petits bruits de corps – dont on aurait oublié l’origine – et qui deviennent vite étourdissants et insensés. Désirs, colères et deuils qui risquent à chaque instant d’éclater et de resurgir à l’air libre de manière incongrue, échevelée. Parce que je m’intéresse à ces couches de mémoire, jusqu’aux plus récentes, et aux blessures qui au fil du temps continuent de s’y accumuler, je me perçois depuis longtemps déjà comme une archéologue de l’intime qui «avance en poésie» – pour reprendre l’expression de Gaston Miron –, continûment ballottée entre désespoir et utopie.

 

Comment avez-vous écrit « de futurs souvenirs » ?

Je l’ai d’abord écrit dans ma tête le matin au parc La Fontaine pendant mes quarante-cinq minutes de marche accélérée – de là sans doute ses vers courts, son rythme hachuré. Puis à mon bureau, quelques heures plus tard, tous les jours pendant plusieurs mois. Car «de futurs souvenirs» est extrait de Pendant la mort, un poème d’une soixantaine de pages qu’une femme – qui me ressemble – adresse à sa mère, vieillissante et souffrante ; une lettre où les préoccupations présentes, la réalité immédiate, le voyage et l’éloignement, les arbres le matin dans le parc, la maladie, la mort, l’écriture l’emportent sur le passé pourtant évoqué à quelques reprises. Pendant la mort, c’est-à- dire pendant que la mort s’éprouve, se pose dans chaque parcelle du corps de la mère et, par voie de conséquence, de la fille, avant la vraie fin – qui prendra, en ce qui concerne celle de ma propre mère, près de dix ans à venir. Je me suis intéressée ici au présent de cette mère et de cette fille, toutes deux vieillissantes et porteuses d’une mémoire inoubliable – entachée par la mélancolie contagieuse de la mère, mais toutes deux encore emportées par le mouvement irrésistible de la vie. Cela dit, celle qui écrit et qui se présente comme une «archéologue de l’intime» voit le présent douloureux de ces deux femmes, comme indissociable de leur passé, et leur futur déjà entaché par leur mélancolie.

 

Si vous deviez choisir un poème de notre anthologie à apprendre par cœur, lequel choisiriez-vous ?

«La fille maigre» d’Anne Hébert. Sans doute des vers comme «Chacun de tes gestes / pare d’effroi la mort enclose» parlaient-ils fort à l’adolescente sombre que j’étais et dont l’enfance avait été marquée par une dizaine de morts dont celle de mon père quand j’avais cinq ans.

Je choisirais aujourd’hui «de peine et de colère» de Claude Ber, un poème extrait de La mort n’est jamais comme, une œuvre troublante d’une extrême actualité, aux images fortes et aux répétitions obsédantes, trouées par des blancs de silence. Lisant les journaux chaque matin, j’éprouve quotidiennement à la fois cette peine et cette colère.