Roger Des Roches

1950 -

Le poète, romancier et typographe québécois Roger Des Roches (1950 - ) accorde aux livres de Bob Morane d’Henri Vernes le mérite d’avoir éveillé son désir de lire. Après, c’est Verlaine qui l’inspire à écrire des poèmes. Loin de l’univers universitaire, Des Roches s’inspire des surréalistes et forge son propre monde offrant à ses lecteurs des textes forts et évocateurs au champ lexical cru qui chamboule les attentes et la tranquillité. Lyrisme, vérité, et émotion nourrissent sa voix poétique au rythme à la fois saccadé et maîtrisé: Des Roches est à la recherche de « l’intranquillité ». Après plus de trente années à écrire pour des adultes, il se tourne vers le roman jeunesse où il se livre en toute originalité. Il reçoit en 2013 le prix Athanase-David.

En entretien 

Lisiez-vous de la poésie à l’école ? Y a-t-il un poème en particulier dont vous vous souvenez ? 

Nous ne lisions pas de poésie à l’école, sauf les fables de La Fontaine (au primaire, bien entendu). Au secondaire (que je n’ai pas terminé), je me souviens qu’on nous a fait lire « Le buffet » de Rimbaud :

C'est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ; 
etc.

Je ne me rappelle plus l’âge que j’avais (15, 16 ans ?), je me souviens toutefois que j’avais trouvé ça rasant. (En fait, j’ai toujours trouvé Rimbaud quelque peu surestimé, bien que j’ai beaucoup aimé – et vaguement imité – ses poèmes en prose des Illuminations). J’avais déjà découvert Verlaine vers l’âge de 13 ans, par hasard, dans la bibliothèque du collège classique (qui allait bientôt m’expulser par manque de constance dans mon travail scolaire). Peu de temps après, j’ai acheté ses Poèmes saturniens qui m’ont obsédé pendant plusieurs mois.

Mais c’est lorsque j’ai lu, paru à Longueuil, en avril 1965, le livre Je du très jeune poète Denis Vanier (il avait 16 ans alors), que je suis tombé des nues. Voilà un texte qui me « rentrait dedans », qui me donnait à voir des choses que je n’avais jamais vues avant. Mon prof de français, M. Gagnon, me voyant arriver en classe avec le petit bouquin, m’a déclaré : « Vanier, je l’ai eu comme élève ; j’étais sûr qu’il allait devenir écrivain ».

 

Quand avez-vous commencé à écrire de la poésie ? Et quand avez-vous commencé à vous considérer comme poète ?

J’ai commencé à écrire des poèmes à 13 ans. De petits trucs. Deux de ces textes sont parus dans la revue du Collège Classique de Longueuil (maintenant le cégep Édouard-Montpetit), Le filin. Mais quand Je de Vanier est sorti, je me suis mis à écrire assez fébrilement des poèmes – évidemment inspirés de ceux de Vanier. Il faut comprendre qu’un article de La Patrie l’avait surnommé « Le plus jeune poète canadien-français ». Il avait 16 ans. J’en avais 14 et demi. Je voulais devenir le plus jeune poète canadien-français. Heureusement, ce recueil – soumis à Images et Verbe éditions, l’éditeur de Je – a été refusé.

Dans les mois qui ont suivi, je suis revenu à des poèmes plus classiques (mais en vers libres, car je n’ai jamais valu quoi que ce soit comme fabricant de rimes).

Puis j’ai découvert (en passant par la lecture de livres sur l’art surréaliste) la poésie d’André Breton et de Tristan Tzara (avec un passage obligé par l’inévitable Jacques Prévert). J’ai commencé à explorer cette écriture, ses images, ses excès verbaux, jusqu’à ce qu’un jour je découvre, petit à petit, ma « voix ».

Pendant ce temps, j’avais comme grand ami François Charron, longueuillois tout comme moi. C’est avec lui que je me suis mis à lire et à écrire. Nous nous rencontrions dans la cour d’école et dans sa chambre et nous échangions des idées, des textes (il affectionnait alors une espèce de prose déjantée). C’est d’ailleurs cette amitié qui m’a permis de publier mes premiers poèmes « professionnels » : j’avais écrit les premiers poèmes de ce qui allait devenir Corps accessoires (Éditions du Jour, 1970) ; Charron venait de voir ses premiers poèmes refusés par la revue les Herbes rouges des frères Marcel et François Hébert, mais il m’a quand même conseillé de leur soumettre mes textes (il leur avait déclaré, et j’en suis peu fier : « Vous avez refusé mes poèmes, mais vous ne pourrez pas refuser ceux de Des Roches. »).

J’avais, depuis un an, l’impression que, oui, je pouvais me dire poète, mais c’était relativement flou dans ma tête. Mais lorsque les frères Hébert ont publié mes poèmes, que je les ai vus en revue, j’ai su que ça y était. La machine était lancée. Et depuis, ça n’a pas cessé (trente et quelques livres plus tard).

 

Quel est le « travail » du poète à votre avis ? 

J’aurais envie de dire, en boutade, que le travail du poète est… d’écrire des poèmes. Mais disons que le travail du poète, c’est d’explorer la langue, la malmener un peu s’il le faut, explorer le sens des mots, en faire naître de nouveaux. D’explorer les idées aussi, d’être à l’écoute de son temps, des événements, de conflits – pas nécessairement pour les illustrer, en témoigner, monter aux barricades, mais plutôt comprendre d’où viennent les idées qui les traversent, font écrire de telle manière ou de telle autre. À peu près tous les poèmes « politiques » ou « engagés » que j’ai lus depuis des années me paraissent faibles, hors littérature, agités par des idées ramenées à leur plus simple expression, sans véritable style autre que celui du discours politique.

Le travail du poète c’est de voir jusqu’où il peut aller en poésie. Il doit être en constante quête de l’étonnement : il doit s’étonner lui-même.

 

Comment avez-vous écrit Le nouveau temps du verbe être ?

Depuis mes premiers poèmes publiés, je penche plus ou moins fortement vers le surréalisme, « mon » surréalisme, ma vision à moi de ce genre littéraire, auquel, dès le début, j’insuffle une certaine américanité (surtout dans mes premiers livres). J’explore les mots, le sens des mots, leur manière de tout à coup éclater lorsque je les place côte à côte. J’explore les images. J’essaie d’ « interpréter » le réel à ma manière, à coup d’images nées, très souvent, d’un certain hasard, de photos qui m’entourent ou que je croise dans un magazine, de textes que j’ai sous la main, de l’air du temps. Au fil des ans, je me suis développé une machine à images que j’espère toujours singulières – couplé à un style développé de livre en livre. J’écris du Des Roches depuis 1968. Les thèmes ont changé, si thèmes il y avait vraiment, mais la façon d’aborder le texte est demeurée la même : sans projet autre que le plaisir du texte, sans censure non plus, avec le désir constant d’aller plus loin – sans savoir quelle est ma destination. Pour la première fois (je crois bien), dans mon nouveau recueil, intitulé Faire crier les nuages, je me suis mis une contrainte : jamais je n’utilise le « je ». Je voulais voir où ça allait me mener dans les images et le style d’écriture. De plus, je me suis senti un souffle plus grand que d’habitude : je me suis lancé le défi d’écrire 200 courts poèmes. J’en aurai fait 173 avant de sentir que je n’irais pas plus loin.

Cela dit, je n’ai aucune méthode précise pour écrire. Pas d’horaire non plus – contrairement à une époque déjà lointaine où je me levais à 5 h 30 pour tenter d’écrire au moins un poème. Je suis travailleur autonome depuis 1999. Je dois donc voler du temps à mes clients, dans un horaire parfois très chargé, pour écrire. Je m’isole aussi, deux fois par année, loin de chez moi et des obligations professionnelles, pour réfléchir et écrire.

 

Si vous deviez choisir un poème de notre anthologie à apprendre par cœur, lequel choisiriez-vous ?

Je choisirais : « Accompagnement » de Saint-Denys Garneau.