Abandon

Dans le bois obscurci 

Les trompes hurlent hululent sans merci

Sur les tam-tams maudits.

Nuit noire, nuit noire !

 

Le lait s’est aigri

Dans les calebasses

La bouillie a durci

Dans les vases

Dans les cases

La peur passe, la peur repasse,

Nuit noire, nuit noire !

 

Les torches qu’on allume

Jettent dans l’air

Des lueurs sans volume,

Sans éclat, sans éclair,

Les torches fument,

Nuit noire, nuit noire !

 

Des souffles surpris

Rôdent et gémissent

Murmurant des mots désappris,

Des mots qui frémissent,

Nuit noire, nuit noire!

 

Du corps refroidi des poulets

Ni du chaud cadavre qui bouge

Nulle goutte n’a plus coulé

Ni du sang noir, ni du sang rouge,

Nuit noire, nuit noire !

 

Les trompes hurlent, hululent sans merci

Sur les tam-tams maudits,

Nuit noire, nuit noire !

 

Peureux le ruisseau orphelin

Pleure et réclame

Le peuple de ses bords éteints

Errant sans fin, errant en vain

Nuit noire, nuit noire !

 

 

Et dans la savane sans âme

Désertée par le souffle des anciens

Les trompes hurlent, hululent sans merci

Sur les tam-tams maudits

Nuit noire, nuit noire !

 

Les arbres inquiets

De la sève qui se fige

Dans leurs feuilles et dans leur tige

Ne peuvent plus prier

Les aïeux qui hantaient leur pied

 

Nuit noire, nuit noire !

 

Dans les cases où la peur repasse

Dans l’air où la torche s’éteint

Sur le fleuve orphelin,

Dans la forêt sans âme et lasse

Sur les arbres inquiets et déteints

 

Dans les bois obscurcis

Les trompes hurlent, hululent sans merci

Sur les tam-tams maudits

Nuit noire, nuite noire !

Diop, Birago, « Abandon », Leurres et lueurs, © Présence Africaine Éditions, 1956.