Accompagnement

Je marche à côté d’une joie

D’une joie qui n’est pas à moi

D’une joie à moi que je ne puis pas prendre

 

Je marche à côté de moi en joie 

J’entends mon pas en joie qui marche à côté de moi

Mais je ne puis changer de place sur le trottoir

Je ne puis pas mettre mes pieds dans ces pas-là

et dire voilà c’est moi 

 

Je me contente pour le moment de cette compagnie 

Mais je machine en secret des échanges 

Par toutes sortes d’opérations, des alchimies, 

Par des transfusions de sang 

Des déménagements d’atomes 

par des jeux d’équilibre 

 

Afin qu’un jour, transposé, 

Je sois porté par la danse de ces pas de joie 

Avec le bruit décroissant de mon pas à côté de moi 

Avec la perte de mon pas perdu 

s’étiolant à ma gauche 

Sous les pieds d’un étranger 

qui prend une rue transversale. 

 

Hector de Saint-Denys Garneau, « Accompagnement », Regards et jeux dans l’espace, 1937.