Au centre de notre vie je gravite non encore né non encore formé

Un jour j’aurai des mains

le même jour je commencerai d’avoir un cœur

 

mon amour aura des mains

pour te donner ce que je suis

mon amour aura des mains

au bout de mes mains

je te prendrai au plus chaud de ta vie

je te ravirai pour battre la campagne au fond de nous

 

j’aurai des mains pour la chaleur et pour la nuit

j’aurai des mains pour que le jour éclaire dans ton sang

j’aurai des mains pour te construire

j’aurai des mains pour blesser la bête maudite

tapie sous le front de l’amour

 

j’aurai des mains pour me traîner dans ton corps

j’aurai des mains pour te cueillir où tu t’affales

j’aurai des mains pour l’appui quand tu cantes de peur

 

un jour j’aurai des mains

j’aurai des mains pour t’appeler quand je coule

j’aurai des mains pour te vouloir quand je pars de moi

j’aurai des mains pour défoncer quand tu cesses d’ouvrir

j’aurai des mains pour faire signe

quand le paysage devient fou

 

mes mains seront des ponts

pour que tu passes en moi

 

un jour j’aurai des mains

ce jour-là le monde s’affaissera dans les fêlures

ce jour-là des femmes et des enfants

seront bus par la mort

ce jour-là des hommes moisiront sous la gale

un lit de boue noircie durcira la paix

mais ce jour-là j’aurai des mains

 

j’aurai des mains pour me relever dans la savane

j’aurai des mains pour cravacher ma bête de flammes

j’aurai des mains pour refaire la boussole

j’aurai des mains pour casser les murs qui te retiennent

j’aurai des mains pour gratter

à chaque seuil comme un chien

 

j’aurai des mains pour arriver jusqu’à toi

puis j’aurai des mains enfin j’aurai des mains

pour que crèvent les eaux

et que je vienne au monde

 

 

Morency, Pierre, « Au centre de notre vie je gravite non encore né non encore formé », Poèmes 1966-1986, Montréal, Éditions du Boréal, 2002.