C’est la guerre!

Louis-Philippe Hébert

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C’est la guerre

c’est très excitant

la terre s’ouvre, on peut voir dedans

on peut voir

ce qui se passe derrière les portes closes

l’âme qui loge dans le ventre

la cuisine dans les logements

les latrines qui explosent derrière les baraquements

 

on aperçoit des choses dans le ciel

des choses rondes et lumineuses

qu’on n’avait jamais vues auparavant

ça laisse des traces longtemps

ça éclate

on dirait des applaudissements

qui jaillissent autour de nous

derrière nous, ça surprend!

on comprend que tout n’est que mouvement

on le sent

sur la peau, sur tout le corps

sur les tympans

dans les narines

aussi une odeur

de sang

qui nous fait penser

à ce qui se passe à l’intérieur de nous

à cette espèce d’entortillement

de tripes, de foie, d’estomac

de cœur avec ses veines et ses artères

même de pancréas

 

c’est la guerre dehors

comme en dedans

c’est la guerre

maintenant

les prières ne sont plus exaucées

dorénavant

attachez-moi les mains

videz-moi le ventre

 

coupez-moi la tête

si vous voulez

qu’on le réveille, celui-là!

que celui qui a le plus long sabre

lui tranche la gorge

coupe le cou!

coupe!

maintenant!

Hébert, Louis-Philippe, « C’est la guerre! », Correspondance de guerre, Montréal, Les Herbes rouges, 2008.

Pour aller plus loin: 

1. Comment pouvez-vous voir un genre de spectacle de violence dans ce poème ? Pourquoi pouvez-vous dire que le locuteur y perd doublement la tête ?

 

2. Quel semble être l’état émotif paradoxal qui s’empare du locuteur ? Quel semble être le changement affectif qui est exprimé dans la troisième strophe ? Comment ce changement peut-il contribuer à expliquer l’état émotif du locuteur ?

 

3. La dernière strophe énonce un changement de locuteur. Pourquoi, tout à coup, une deuxième et une troisième personnes y apparaissent-elles ? Qui sont-elles, selon vous ? Que devient le locuteur, selon vous ?

 

4. Certains vers plus longs incluent des énumérations, alors que d’autres sont plus brefs. Quel est l’effet qui découle, notamment, de la récitation des passages suivants :

a) « sur les tympans […] de sang » comparativement à « qui nous fait penser […] et ses artères »

b) « même de pancréas »

c) la troisième et la quatrième strophe, avec ses vers d’un mot

d) la répétition du son -ant, -ent, -end, -emps, -ans des deux premières strophes ?

 

Activité d’écriture


Imaginez que vous êtes pris·e au piège dans le cadre d’un événement ou d’une situation qui vous dépasse de beaucoup et où vous n’avez, selon vous, aucun impact.

a) Choisissez une approche qui vous permettra de polariser un champ sémantique, donc de produire des images contrastantes.

b) Incluez-y des images issues d’un champ qui, à première vue, est très peu poétique, par exemple les organes humains qui ponctuent le poème de Louis-Philippe Hébert.

c) De là, essayez de disposer votre poème à la verticale, en prenant soin d’isoler, dans certains vers, des images dont la chute est percutante.

d) Enfin, jouez, par endroits, avec l’assonance, donc la répétition d’un son vocalique (résultant de l’emploi de voyelles). 

 

Liens utiles

Une définition de « Crime contre l’humanité » sur Wikipédia

Article sur « Les organisations combattantes irrégulières en Bosnie Herzégovine » de Ana Otašević publié dans la revue Stratégique, vol. 2, n° 103, 2013, p. 219-230. 

 

En quoi le ton est-il différent d’un reportage ou d’une chronique à l’autre ? Pourquoi, selon vous, si vous considérez l’année de publication ou de diffusion de ces deux articles ?

« “J’ai décapité une touriste, je regrette” », Agence France-Presse, TVA Nouvelles, 30 mai 2019. 

« L’État islamique revendique la décapitation d’un second otage américain », Radio-Canada, 2 septembre 2014. 

 

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