C’est moi-même, Terreur, c’est moi-même

Les rêves échoués desséchés font au ras de la gueule des

rivières

de formidables tas d’ossements muets

les espoirs trop rapides rampent scrupuleusement

en serpents apprivoisés

on ne part pas on ne part jamais

pour ma part en île je me suis arrêté fidèle

debout comme le prêtre Jehan un peu de biais sur la mer

et sculpté au niveau du museau des vagues et de la fiente

des oiseaux

choses choses c’est à vous que je donne

ma folle face de violence déchirée dans les profondeurs

du tourbillon

ma face tendre d’anses fragiles où tiédissent les lymphes

c’est moi-même terreur c’est moi-même

le frère de ce volcan qui certain sans mot dire

rumine un je ne sais quoi de sûr

et le passage aussi pour les oiseaux du vent

qui s’arrêtent souvent s’endormir une saison

c’est toi-même douceur c’est toi-même

traversé de l’épée éternelle

et tout le jour avançant

marqué du fer rouge de choses sombrées

et du soleil remémoré

« C’est moi-même, Terreur, moi-même », in Ferrements et autres poèmes d'Aimé Césaire, Éditions du Seuil, 1994, 2006, et Éditions Points, 2008