Contra un diálogo inmóvil/Contre un dialogue immobile

José Emilio Pacheco

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Quelqu’un te suit parfois en silence.

Les choses jamais dites

se transforment en actes.

Tu traverses la nuit avec le rêve dans tes mains

mais l’autre, implacable,

ne t’abandonne pas :

lutte contre l’irréalité,

la fausse vie où tout est crépuscule.

 

Fragile persécuteur que tu es toi-même,

tu as été obligé de l’être, pour t’effacer,

miroir minutieux, qui n’oublies pas

ce que reflète le temps,

ni comment il dessine

les lignées

des instants que tu consumes

quand tu es responsable

d’un autre jour qui t’envahit

comme la mer chaque nuit

remplit ton corps amer.

 

Quelqu’un parfois te suit en silence

prend ta volonté, dicte aux heures

la forme de son sablier,

les dispose au combat.

Et elles tombent et tu vaincs les années comme des épis

comme le fleuve sans présence

que le vent de son très long pas a dominé.

 

Quelqu’un qui n’est pas toi

vit cette vie

pour que tu la vives,

et que tu puisses sentir souvent que ce passé est tien,

cette histoire de tous,

cette matière légère qui a tissé celui qui immole

lettres, mots, syllabes endormies

où te rencontre l’autre

et voit tomber précises

toutes ses volontés :

ce qu’il a vécu c’est ta vie,

il a ton nom et parle par ta bouche.

Et, comme toi, il est seul

contre un dialogue immobile

qui ne communique rien

mais qui sépare, scinde

dans ce monde blessé

que nous formons en tous

pour être prison, peur,

douleur, unique

forme de vivre,

clef étroite

d’autres heures analogues à celles d’autrefois.

José Emilio Pacheco, « Contra un diálogo inmóvil/Contre un dialogue immobile », Le lever de la mer, Écrits des forges, 1994, traduction de Denys Bélanger.