Contre l’hiver

Plein de colère et de raison,

Contre toi, barbare saison,

Je prépare une rude guerre,

Malgré les lois de l’univers,

Qui de la glace des hivers

Chassent les flammes du tonnerre,

Aujourd’hui l’ire de mes vers

Des foudres contre toi desserre.

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Tous nos arbres sont dépouillés,

Nos promenoirs sont tout mouillés,

L’émail de notre beau parterre

A perdu ses vives couleurs,

La gelée a tué les fleurs,

L’air est malade d’un caterre,

Et l’œil du ciel noyé de pleurs

Ne sait plus regarder la terre.

 

La nacelle, attendant le flux

Des ondes qui ne courent plus,

Oisive au port est retenue ;

La tortue et les limaçons

Jeûnent perclus sous les glaçons ;

L’oiseau sur une branche nue

Attend pour dire ses chansons

Que la feuille soit revenue.

 

Le héron, quand il veut pêcher,

Trouvant l’eau toute de rocher,

Se paît du vent et de sa plume ;

Il se cache dans les roseaux

Et contemple, au bord des ruisseaux,

La bise contre sa coutume

Souffler la neige sur les eaux

Où bouillait autrefois l’écume.

 

Les poissons dorment assurés,

D’un mur de glace remparés,

Francs de tous les dangers du monde,

Fors que de toi tant seulement,

Qui restreins leur moite élément

Jusqu’à la goutte plus profonde,

Et les laisses sans mouvement,

Enchassés en l’argent de l’onde.

Viau, Théophile de, « Contre l’hiver », Œuvres poétiques, Paris, Bordas, 1990 [vers 1620].