Dernière visite à Mirabel

Maintenant j’avance sur un terrain miné,

l’espace m’a tout enlevé et je reprends

là où chaque pierre pourrait exploser

sous ma semelle et les fleurs s’embraser

derrière mon corps au souffle court,

je n’ai pourtant connu en ce monde

ni flammes de dragons ni fureur de guerre,

le ciel fut toujours calme en ces contrées

sur les fermes et les vieilles écoles,

et l’institutrice de la côte des anges

a depuis longtemps fait ses valises

où sous les jupons froissés et les blouses

dormaient quelques cahiers remplis d’étoiles,

pourquoi donc y a-t-il tout à coup

cette violence dans les feuillages,

cet air d’incendie le long du bois

en face duquel une clôture électrifiée

trace la limite des terres arables

tandis que plus loin les outardes égarées

se posent en douceur sur la piste vide ?

Pierre Nepveu, « Dernière visite à Mirabel », Lignes aériennes,  Éditions du Noroît,  2002.