Élégie sur l’impermanence de la vie humaine

nous sommes sans force contre

l’écoulement des années

les douleurs qui nous poursuivent

centuple douleur sur nous

 

les jeunes filles          en jeunes filles

bijoux chinois à leurs poignets

se saluent manches de soie blanche

trainant le rouge de leurs jupons

main dans la main avec leurs amies

mais comme floraison de l’an

que l’on ne peut freiner jamais

avant même de voir le temps

la gelée blanche sera tombée

sur les chevelures noires

comme les entrailles de l’escargot

et les rides          (d’où venues ?)

creusent le rose des joues

 

les jeunes hommes en guerriers

l’épée courbe à la taille

l’arc ferme dans les mains

sautent sur leurs chevaux bais

aux selles parées d’étoffes

 

et vont partout triomphant

mais ce monde de la joie

sera-t-il le leur toujours ?

les jeunes femmes ferment leur porte

qui glissent plus tard doucement et dans le noir

ils retrouvent leur bien aimée

les bras durs serrent les beaux bras

hélas que ce sont peu de nuits

pour eux dormir emmêlés

avant que bâton au flanc

ils vacillent sur les routes

moqués ici          haïs là 

et ce sera pour nous ainsi

 

on peut pleurer sur sa vie

rien ny fait

 

        souvent je pense

    ah si je pouvais toujours

être le roc éternel

    hélas       chose de ce monde

       je ne peux éloigner l'âge

 

Jacques Roubaud « Élégie sur l’impermanence de la vie humaine » recueilli dans Mono no aware, © Éditions Gallimard, 1970.

 

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