Éloge du chiac

de jouer dans la langue et d’en rire

d’en rêver qu’on find out

qu’on communique

même si le voisin fait mine

de ne rien comprendre

too bad de se priver

de pareille façon

de faire accoire

contre soi-même

que ce rythme n’existe pas

 

la musique est o.k.

le monde itou

on dirait que toute

est à la bonne place

c’est slick

so stick around

 

        le son est une lumière

        sur ta langue créole

        dans ton corps reggae

        la musique est o.k.

 

nous emporterons dans la langue

les mots ramassés en chemin

nous poserons les mots d’ici

sur tout ce que nous toucherons

y compris ce que nous transformerons

avec l’entêtement de parler partout

et d’écrire sur les pages encore blanches

notre dignité humaine

notre tragédie n’est pas grecque

sur la terre sainte de Memramcook

à peine chrétienne

dans la cérémonie des samedis

on nous accuse de notre histoire

et nous répondons coupables

d’avoir toujours compris

où nous étions

 

(quand t’es avec les loups

tu cries comme les loups

disait ma mère qui devrait savoir)

 

nous ne voulons plus ressembler

à ceux qui nous acceptent

à condition que nous effacions

toute trace d’histoire personnelle

qui nous aiment à genoux

devant l’autel de l’aliénation

c’est même pu funny

 

nous parlons de ce qui nous passe par la tête

dans les virées de la vie

dans la ville de la violence de voir

ce qu’on nous fait

nous parlons comme des anges en transit

des rockers lumineux devant ceux

qui rêvent de « bien parler »  

pour faire taire les autres

dans notre pays de mue

worryez pas

nous repasserons autrement

avec la bouche

pleine de surprises

et d’éclats de rire

Leblanc, Gérald, « Éloge du chiac », Éloge du chiac, Moncton, Éditions Perce-Neige, 1995.

Pour aller plus loin: 
  1. Que ressentez-vous en lisant ce poème à haute voix ?
  2. Chaque groupe de personnes a ses mots propres. Quels sont ceux de votre groupe ?
  3. Leblanc dit « Quand j’ai découvert...qu’on pouvait inventer, explorer avec cette langue, je suis tombé sous l’emprise de cette mystérieuse aventure. » Relisez le poème à haute voix, mais cette fois-ci remplacez tous les mots anglais par leur équivalent en français. Sans l’invention et l’exploration de Leblanc, qu’est ce qui se passe ?
  4. Travaillez votre récitation : Ce poème n’a aucune ponctuation, si vous deviez le réciter, comment fixeriez-vous les blancs et les arrêts ? 
  5. Tentez une expérience de création littéraire :
    Écrivez une strophe décrivant ce que vous avez mangé ce matin. La première fois, écrivez-la dans un langage très soutenu (le « bien parler » dont note Leblanc). La deuxième fois, dans la langue secrète que vous partagez avec vos proches.  

Liens utiles

Lisez un entretien avec Gérald Leblanc en 2004. Son poème « Pratique de la poésie » est reproduit à la fin. 

 
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