Hatiyondahskehen’

Andrée Levesque Sioui

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J’ai perdu ton savoir

Mes yeux ne savent plus lire le vent ni le soleil

Mes mains s’abîment au moindre froid

Je crains l’aridité de ma mère

Je critique même la lenteur de mes sœurs

Je ne tends plus l’oreille comme toi jadis

Quand ta vie en dépendait

Je bobine des rengaines de mots

Comme tu tressais la corde de chanvre

Rengaines de rancunes

Dégaines d’amertume qui m’endorment

Pendant que tu chantes au loin le vent

Ma dénature en pleine vie

Mon nez ne sait plus sentir

Les résines guérisseuses

Ni le présage d’excréments d’ours

Comment aiguiser l’odorat qui assure la survie ?

Je dois ma vie grâce à tes sens aiguisés

Je suis descendue de l’arbre désormais

Moi aussi je survis

J’ai le tronc commun coupé

La nature morte

 

Les épices qui roulaient dans ta bouche

Sont ma gourmandise

Je suis autre

Moi aussi je suis humain

Je vis, je respire, mon cœur bat

En aiguisant l’esprit mes sens se sont émoussés

Mon savoir est un maigre filet d’eau

Malgré tout, je sens ton souffle et la finesse de tes pas

Viens chuchoter à mon esprit

Depuis ces temps immémoriaux

 

Viens me dire ce que j’ai oublié et qui est tapi

Au fond de moi

Comme le grand chant de la nature plein et entier

Viens que je devine à nouveau

Et reconnaisse l’esprit de tous les règnes

Végétaux minéraux animaux

Ouvre mes sens que je laisse entrer

Au lieu de sortir pour prendre

Que je sois vue et que je voie enfin

Que je sois touchée et que je touche enfin

Que je sois entendue et que j’entende enfin

Que je sois goûtée et que je goûte enfin

Que je sois sentie et que je sente

Par tous les esprits du monde qui m’entourent

Je ne suis pas hors nature

Elle et moi tournons ensemble

Nous tissons la grande toile du monde

 

La danse ronde

Toutes nos relations

Hatiyondahskehen’, ayehwatsira’, yaton’wes

Onhwa’ tsonywa’ ndiyonhrat

Andrée Levesque Sioui, « Hatiyondahskehen’ », Chant(s), Hannenorak, 2021, p. 32.