j’ai passé ben du temps

Shawn Cotton

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j’ai passé ben du temps

au téléphone pour faire taire mes rêves

la planète était toute tendue

dans les couloirs des buildings

pleins d’ascenseurs qui crashaient

leurs directeurs de compagnies

dans les deuxièmes sous-sol de junk

j’avais la frayeur du sang et de la barrière

du son

une étoile électrocutait mon doigt

fêlé par un slapshot hier

 

le diable était dans le ruisseau

et je ne m’y baignais plus

je rêvais de californie

des gens sur qui je me trompais pas

de beaux chemins de fer et

de voir double

j’ai dit : un vieux monde ou

un nouveau monde

c’est juste la même merde

le même hachoir à viande

 

après

avec mon amplificateur sous le bras

dans les dunes de sable infecté

j’ai pleuré les morts

qui furent rien de plus qu’un râle

les garçons de la classe qui n’avaient

jamais brisé le cœur de personne

les cœurs sucrés

qui s’étaient échafaudés

dans le vide de l’agitation

 

je t’ai appelé :

pourquoi tu viens pas mourir

comme un train à mes côtés

me semble que tu goûtais

comme la glace sur les voûtes du monde

y reste rien

même que les cassettes pornos

touchent pas encore à l’absolu

même que le monde est petit

faque barre tes portes en partant

même que l’étincelle du bic

est cachée dans ton gâteau surprise

même que l’étincelle égorgeuse

se tapie dans les yeux des enfants

 

ma pièce de lune est en amour

Shawn Cotton, « j’ai passé ben du temps », Jonquière LSD, Éditions de l’Écrou, 2010.

Pour aller plus loin: 

1. Selon vous, quelle fut la source d’inspiration de ce poème : la nature ou la ville ? 

 

2. Le poète Shawn Cotton explique que ses poèmes oscillent entre le désespoir et le rire. Que pensez-vous de ce poème-ci ? Quelles images vous semblent drôles ? Lesquelles vous semblent désespérées ?

 

3. Le narrateur du poème évoque à quelques reprises ses « rêves ». Il rêve aux choses, aux lieux, aux personnes qui lui manquent et ce manque s’exprime par une écriture qui adopte les formes négatives (« pas », « plus », « jamais », « rien », etc.). Dénombrez les occurrences de négations dans ce poème en remarquant que le poète omet parfois le « ne ».

 

4. Ce poème se déploie vraisemblablement dans un environnement urbain. Son lexique est influencé par la présence de nombreux objets familiers, de nombreuses réalités propres à la ville. Néanmoins, la nature fait quelques apparitions. Repérez-les et demandez-vous si la nature est représentée de façon positive ou négative.

 

Conseil de récitation

Le poème embrasse son appartenance au dialecte traditionnel québécois, le joual, ainsi certains termes d’argot québécois s’y retrouvent (« junk » « faque que », etc.). Afin de le réciter, il pourrait être intéressant de conserver les intonations et accentuations naturelles de votre langue, c’est-à-dire votre voix normale, celle de tous les jours. En le récitant, tâchez de faire sentir le côté familier, presque intime, du poème.   

 

Exercice d’écriture

À la manière de Shawn Cotton, laissez-vous inspirer par les espaces urbains qui vous entourent (si vous vivez en ville évidemment, si ce n’est pas le cas, imaginez-les !). Essayez d’inclure dans votre poème une abondance d’objets, de choses qui caractérisent précisément la ville. Même si ces choses vous semblent trop « normales », comme un téléphone ou un ascenseur, laissez-vous aller et vous verrez quel potentiel poétique elles renferment.

 

Liens utiles

 

  • Shawn Cotton récitant des extraits du recueil Jonquière LSD :

  • Lecture provocatrice de Denis Vanier à la nuit de la poésie de 1970 :

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