Je continue ma lente marche

Je continue ma lente marche de poète

à travers les forêts de ta nuit

province d’ombre peuplée d’aphones

 

Qui ose rire dans le noir ?

Nous n’avons plus de bouche pour parler

Quel chœur obscène chante dans l’ombre

cette chanson dans mon sommeil

cette chanson des grands marrons

marquant le rythme au ras des lèvres

 

Qui ose rire dans le noir ?

Nous n’avons plus de bouche pour parler

Les mots usuels sont arrondis

collants du miel de la résignation

et la parole feutrée de peur

s’enroule dans nos cerveaux capitonnés

 

Qui ose rire dans le noir ?

Nous n’avons plus de bouche pour parler

nous portons les malheurs du monde

et les oiseaux ont fui notre odeur de cadavre

Le jour n’a plus sa transparence et ressemble à la nuit

Tous les fruits ont coulé nous les avons montrés du doigt

 

Qui ose rire dans le noir ?

Nous n’avons plus de bouche pour parler

car le clavier des maîtres mots des Pères de la patrie

au grenier du passé se désaccorde abandonné

Ô mon pays si triste est la saison

qu’il est venu le temps de se parler par signes

« Je continue ma lente marche… », Mon pays que voici, Montréal, Mémoire d’encrier, 2007 [1968].

Cet extrait a été reproduit aux termes d’une licence accordée par Copibec.