Je repasse

Je repasse ta lettre, à l’ombre du ciel bleu du parasol.

À mes pieds, la mer molle se froisse rythmique à l’arène 

Le chant s’essore. La mer jusqu’à la passe est pareille à tes yeux de sable et d’algues

Jusqu’à la masse profonde du large, où fleurissent tous les miracles

Sous les cris blancs des mouettes, l’écume des longues pirogues.

 

Sur la plage rythmique, les canards sauvages en groupe songent, immobiles muets.

Je songe à mon enfant dernier, l’enfant de l’avenir

Aux cils de palmes, aux yeux de puits sans fond.

Ses cheveux plats fulgurent de fauves éclairs.

Où est donc la fille de mon espoir défunt, Isabelle aux yeux clairs ou Soukeïna de soie noire ?

Elle m’écrirait des lettres frissonnant d’ailes folles

D’images coloriées, avec de grandes bêtes aux yeux de Séraphins

Avec des oiseaux-fleurs, des serpents-lamantins sonnant des trompettes d’argent.

Car elle existe, la fille Poésie. Sa quête est ma passion

L’angoisse qui point ma poitrine, la nuit

La jeune fille secrète et les yeux baissés, qui écoute pousser ses cils ses ongles longs.

Et tu demandes :

— Mais pourquoi cette brume et ces mirages au fond de tes yeux étales ?

— La mer est belle et l’air est doux, comme jadis sur les bords des Grands Lacs.

« Je repasse » in Lettres d’hivernage de Léopold Sédar Senghor © Éditions du Seuil, 1972

extrait du recueil Œuvre poétique publié par les Éditions du Seuil et les Éditions Points