La pluie me suit

La pluie me suit.

Je fuis comme un bruit.

Le bruit s’éloigne de sa naissance.

Je refuse la douleur.

Je marche le long des rues d’une ville.

La ville est vide et familière.

Elle a mes yeux.

Les vitrines sont toutes brisées et

les lumières sont toutes allumées.

Des voitures encore chaudes dans les parkings

de cette ville.

Des banques pleines d’argent et les portes barrées.

Je connais cette place.

Je connais cette face.

C’est l’hiver et la nuit se regarde dans la glace.

Des lits vides dans des chambres vides.

Des salons vides.

Des télévisions diffusant que de la neige.

Dans chaque maison les miroirs sont parfaits et lisses

comme la folie.

Je suis un citoyen de cette folie.

Résidence impitoyable et permanente.

Je cours comme un animal

dans ma ville natale.

Je ne peux pas partir et

je ne peux pas revenir.

Je fouille mes poches.

J’ai un cri dans gorge.

J’ai un cri dans gorge.

Un cri dans gorge.

Un cri dans gorge.

Je descends en ville.

Je descends en ville.

Il n’y a personne qui conduit l’autobus. Il sait

où m’amener. La nuit m’enferme comme une caverne.

La ville boit du sein de la peur.

Dans les hôtels, la musique colle à la chair.

Les sorties de secours sont bloquées.

Jeunes hommes chauves et

jeunes femmes fauves.

 

Jeunes hommes forts qui

dansent avec la mort.

Un slow cochon avec la mort.

 

Je descends en ville avec mon cri dans gorge.

Je m’en vais où la réalité est un bouncer qui s’excuse

en te crissant à porte.

Patrice Desbiens, « La pluie me suit », Sudbury, Sudbury, Éditions Prise de Parole, 1983.