Le castor et le loup-cervier

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Un castor, bon enfant, un jour prêta l’oreille

      Aux paroles d’un loup-cervier.

Il s’agissait d’éteindre une haine bien vieille

Et d’échanger enfin la branche d’olivier.

« Pour sceller l’amitié l’on pourrait, ce me semble,

Dit l’astucieux lynx, chasser toujours ensemble...

Je grimpe prestement, vous ne l’ignorez pas,

                 Sur les plus hautes branches ;

                 Au lieu de chair en tranches

Vous aurez, chaque jour, des fruits mûrs aux repas. »

Ils vécurent longtemps sur le bord des rivières,

Mais le lynx mangeait seul, et de bon appétit

        Et sans faire trop de manières,

        Le gros poisson et le petit.

 

« De la société, je porte seul les peines,

Lui dit, bien poliment, le castor aux abois ;

Soyez plus généreux ; rentrons dans les grands bois,

Montez sur quelque hêtre et donnez-moi des faînes.

— Des faînes ? J’y pensais ; ça fera changement. »

                 Ils marchaient lentement,

Car les pieds du castor n’ont pas grande vitesse.

                 Après de longs circuits

Ils trouvèrent un hêtre assez chargé de fruits.

     Le loup-cervier avec prestesse

Grimpa sur les rameaux et se mit à manger,

            Sans nullement songer

            À son bon camarade.

« Vous ne me donnez rien ? demanda celui-ci.

— Ta santé délicate est mon plus grand souci,

Et je crains que ce fruit ne te rende malade...

      Il ne faudrait qu’un accident,

      Répondit le lynx impudent.

« C’est vrai, fit le castor, j’en souffrirais peut-être ;

L’écorce me suffit. »

                    Sous des dehors sereins

Il cachait sa colère. Or, il coupe le hêtre.

Maître loup-cervier tombe, et se brise les reins.

Le fourbe bien souvent de l’innocent abuse,

Mais la naïveté n’empêche pas la ruse.

LeMay, Pamphile,  « Le castor et le loup-cervier », Fables canadiennes, Québec, Darveau, 1882.