le gros monde...

Louis-Karl Picard-Sioui

Version imprimable

le gros monde veut me vendre une église

des habits neufs

de beaux chapeaux

 

le gros monde veut me border

de fleurs   de lampadaires

de taxes foncières

 

le gros monde dit connaître le danseur

il souhaite qu’il jongle

qu’il amuse   qu’il performe

 

le gros monde hait tout ce qu’il est

sa race   sa foi   son histoire

tout ce que tu représentes

 

le gros monde a des plans

il veut oublier   effacer

tout ce qu’il ne peut vendre

 

mais au cœur de la vallée gronde

la colère de la vérité :

 

« rappelle-toi  l’odeur de la terre

lorsque chantent les femmes »

 

« rappelle-toi  le chant du tonnerre

lorsque frappe le printemps »

 

« rappelle-toi  tatoué sur des poings de sang

tu es la hache de ton père »

 

*

 

une terre cadavérique

bordée d’édits

d’interdits

de règles qui mentent

 

une terre rêche

engraissée au mépris

à l’arrogance

à la folie

 

un corps de réserve gît

sous un soleil

de minuit

moins une

 

*

 

et puis ce n’est plus

nous

nos fautes     nos errances

nos pas erratiques sur le sentier

 

ce n’est plus nous

dansant en rond

chantant en chœur

 

ce n’est plus nous

les gardiens

 

*

 

au cœur de la forêt des Têtes-Coupées

un silence imposé

Grand Frère Soleil n’y pose plus les yeux

 

que sont devenus

nos guerriers d’hier?

où se terrent les mots chuchotés

de nos mères     nos filles?

 

mon

pays    perd    pied

ses racines se travestissent en souches

pourrissent dans l’ombre

loin du regard de Petite Tortue

 

*

 

mes doigts s’acculent contre l’argile

façonnent mes rêves un peu trop ouvertement

mes mains s’enracinent

mes os s’articulent en trompette

 

sur la terre des souvenirs

je pleure une ascendance

un passage vers l’absolu

Louis-Karl Picard-Sioui, « le gros monde… », De la paix en jachère, Éditions Hannenorak, 2012.