Le rêve de l’arpenteur

Je pressens cette terre sans arbres

et pure de ne dresser aucun obstacle,

et les visages eux-mêmes vidés de tout destin,

attendant au coin d’un bois déjà rouge

l’illumination tombée des limbes du froid,

j’envisage tout cela et même l’aérogare

ne sera qu’une immense cage claire

dont la structure aérienne allégera l’esprit

et où les pas des voyageurs à peine visibles

résonneront sur la tuile des passerelles

pour disparaître dans des escalateurs infinis

glissant vers le troisième sous-sol,

et ce monde n’aura de religieux

que ses églises de villages barricadées

au bout des côtes aux noms de saints et d’anges

et l’harmonie grégorienne des grenouilles

et le cantique sexuel des danseuses de bars,

-- et je songe à l’évanouissement de quelques chevaux noirs,

à un défilé de maisons fantômes vers la nuit

sur des arpents sans clôtures hérissés seulement

de buissons fleuris et de vieux pommiers 

et dans ce beau triomphe de la raison,

des avions cracheront aux deux minutes

de longues fumées chaudes

ensorceleuses de grands ciels

et nous vivrons dans la belle récitation

des arrivées et des départs, dans la grâce

des horaires respectés et des contrôles de mouvements,

et la beauté sidérante des carlingues et des chromes,

nous y plongerons des yeux de fièvre

et frôlerons de nos corps chauds les baies vitrées

pour y laisser une empreinte à peine visible de nous-mêmes,

la marque d’un doigt ou la buée d’un souffle,

avant de nous envoler vers des jours meilleurs. 

Pierre Nepveu, « Le rêve de l’arpenteur », Lignes aériennes, Éditions du Noroît, 2002.