L’enfant prodigue

 À Claude

 

L’enfant qui jouait le voilà maigre et courbé

L’enfant qui pleurait le voilà les yeux brûlés

L’enfant qui dansait une ronde le voilà qui court après

    le tramway

L’enfant qui voulait la lune le voilà satisfait d’une

    bouchée de pain

L’enfant fou et révolté, l’enfant au bout de la ville

dans les rues étrangères

L’enfant des aventures

sur la glace de la rivière

L’enfant perché sur les clôtures

le voilà dans l’étroit chemin de son devoir quotidien

L’enfant libre et court vêtu, le voilà

travesti en panneau-réclame, en homme-sandwich

affublé de lois en carton-pâte, prisonnier de mesquines

    défenses

asservi et ligoté, le voilà traqué au nom de la justice

L’enfant du beau sang rouge et du bon sang

le voilà devenu fantôme d’opéra tragique

L’enfant prodigue

L’enfant prodige, le voilà devenu homme

l’homme de time is money et l’homme du bel canto

l’homme rivé à son travail qui est de river

    toute la journée

l’homme des dimanches après-midi en pantoufles

et des interminables parties de bridge

l’homme innombrable du sport de quelques hommes

et l’homme du petit compte en banque

pour payer l’enterrement d’une enfance morte

vers sa quinzième année.

Hénault, Gilles, « L’enfant prodigue », Signaux pour les voyants, Montréal, Hexagone, 1972.