Les flambeaux

Neige

Qui as cessé de donner, qui n’es plus

Celle qui vient mais celle qui attend

En silence, ayant apporté mais sans qu’encore

On ait pris, et pourtant, toute la nuit,

Nous avons aperçu, dans l’embuement

Des vitres parfois même ruisselantes,

Ton étincellement sur la grande table.

 

Neige, notre chemin,

Immaculé encore, pour aller prendre

Sous les branches courbées et comme attentives

Ces flambeaux, ce qui est, qui ont paru

Un à un, et brûlé, mais semblent s’éteindre

Comme aux yeux du désir quand il accède

Aux biens dont il rêvait (car c’est souvent

Quand tout se dénouerait peut-être, que s’efface

En nous de salle en salle le reflet

Du ciel, dans les miroirs), ô neige, touche

 

Encore ces flambeaux, renflamme-les

Dans le froid de cette aube ; et qu’à l’exemple

De tes flocons qui déjà les assaillent

De leur insouciance, feu plus clair,

Et malgré tant de fièvre dans la parole

Et tant de nostalgie dans le souvenir,

Nos mots ne cherchent plus les autres mots mais les

    avoisinent,

Passent auprès d’eux, simplement,

Et si l’un en a frôlé un, et s’ils s’unissent,

Ce ne sera qu’encore ta lumière,

Notre brièveté qui se dissémine,

L’écriture qui se dissipe, sa tâche faite.

 

(Et tel flocon s’attarde, on le suit des yeux,

On aimerait le regarder toujours,

Tel autre s’est posé sur la main offerte.

 

Et tel plus lent et comme égaré s’éloigne

Et tournoie, puis revient. Et n’est-ce dire

Qu’un mot, un autre mot encore, à inventer,

Rédimerait le monde ? Mais on ne sait

Si on entend ce mot ou si on le rêve).

Yves Bonnefoy, « Les flambeaux », Début et fin de la neige © Mercure de France, 1991.