Les loupiots

C’est les petits des grandes villes, 

Les petits aux culs mal lavés, 

Contingents des guerres civiles 

Qui poussent entre les pavés. 

 

Sans gâteaux, sans joujoux, sans fringues, 

Et quelquefois sans pantalons, 

Ils vont dans les vieilles redingues 

Qui leur tombent sur les talons. 

 

Ils traînent, dans des philosophes, 

Leurs petits pieds endoloris, 

Serrés dans de vagues étoffes... 

Chaussettes russes de Paris ! 

 

Ils se réchauffent dans les bouges 

Noircis par des quinquets fumeux, 

Avec des bandits et des gouges 

Qui furent des loupiots comme eux. 

 

Ils naissent au fond des impasses, 

Et dorment dans les lits communs 

Où les daronnes font des passes 

Avec les autres et les uns... 

 

Mais ces chérubins faméliques, 

Qui vivent avec ces damnés 

Ont de longs regards angéliques, 

Dans leurs grandes châsses étonnées. 

 

Et, quand ils meurent dans ces fanges, 

Ils vont, tout droit, au paradis, 

Car ces petits-là sont les anges 

Des ruelles et des taudis. 

 

C’est les petits des grandes villes 

Les petits aux culs mal lavés,

Contingents des guerres civiles 

Qui poussent entre les pavés.

Aristide Bruant, (1851-1925), « Les loupiots », Dans la rue, 1895.