Les nouvelles du soir

À l’heure où la lumière enfouit son visage

dans notre cou, on crie les nouvelles du soir,

on nous écorche. L’air est doux. Gens de passage

dans cette ville, on pourra juste un peu s’asseoir

au bord du fleuve où bouge un arbre à peine vert,

après avoir mangé en hâte ; aurai-je même

le temps de faire ce voyage avant l’hiver,

de t’embrasser avant de partir ? Si tu m’aimes,

retiens-moi, le temps de reprendre souffle, au moins,

juste pour ce printemps, qu’on nous laisse tranquilles

longer la tremblante paix du fleuve, très loin,

jusqu’où s’allument les fabriques immobiles...

Mais pas moyen. Il ne faut pas que l’étranger

qui marche se retourne, ou il serait changé

en statue : on ne peut qu’avancer. Et les villes

qui sont encor debout brûleront. Une chance

que j’aie au moins visité Rome, l’an passé,

que nous nous soyons vite aimés, avant l’absence,

regardés encore une fois, vite embrassés,

avant qu’on crie « Le Monde » à notre dernier monde

ou « Ce Soir » au dernier beau soir qui nous confonde... 

Tu partiras. Déjà ton corps est moins réel

que le courant qui l’use, et ces fumées au ciel

ont plus de racines que nous. C’est inutile

de nous forcer. Regarde l’eau, comme elle file

par la faille entre nos deux ombres. C’est la fin,

qui nous passe le goût de jouer au plus fin.

Philippe Jaccottet in Poésie 1946 - 1967 © Éditions GALLIMARD
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