Les poètes boivent des martinis

pour saluer Sylvia Plath et Ann Sexton

 

Sylvia et Ann boivent des martinis dans le bar

d’un hôtel à Boston. Leurs robes aux motifs soyeux

s’enroulent autour de leurs doigts ; elles se demandent

 

s’il faut être hantées par la vaisselle et les draps

pour écrire des poèmes dans lesquels les objets volent

entre vers et prose, atterrissent sur les murs

 

de la cuisine et se fracassent au cœur des images

ou des phrases déclinées durant leurs années

d’apprentissage. Les deux femmes, ménagères averties,

 

écrivent sur les boîtes de macaronis, les préparations

pour gâteau ; Betty Crocker est une muse, spatule

à la main, elle scande la mesure de leurs cris étouffés

 

dans le garde-manger. Les portes d’armoire claquent,

le lavabo hurle ses déchets accumulés par la famille.

Sylvia et Ann boivent des martinis, leur tête

 

est lourde, le travail s’accumule depuis leur départ.

J’écoute leur conversation féroce, je suis derrière,

subjuguée par leur maîtrise des mots et de l’art ménager ;

 

émue je m’incline devant leurs voix.

Je n’ouvrirai pas le gaz de la cuisinière.

« Les poètes boivent des martinis », Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles, Montréal, Les Herbes rouges, 2010.