Lunettes de soleil

Il met ses lunettes de soleil

Un hijab pour son âme

Pour stopper son cri de détresse

Pour fuir la gloire des autres

Où coulent des Narcisses désespérés

Enluminés d’amour comme dans tous ces clichés

De poèmes et de tableaux grandioses

 

Il met ses lunettes de soleil

Tel un voilier ses voiles

Sur la mer sombre de l’ennui

Où sautent des bonheurs ridicules

Très jazz dans le mauve de l’heure

Où le blues d’un souvenir

Fait un solo réussi

 

Il met ses lunettes de soleil

Flammes opaques en Cinémascope

Sur l’asphalte gris des jours

Où rôdent des morts en sursis

La forme béate de leurs plaintes

Où s’accrochent les mots

En chauves-souris inquiètes

 

Il met ses lunettes de soleil

Pour permettre aux yeux de mieux respirer

L’air vicié de tous ces regards

Qui ne savent plus où se poser

Pendant qu’il pense aux dents tranchantes

D’une bouche où hier encore il plongeait

Avec effroi et admiration

 

Il met ses lunettes de soleil

Maquillage moderne pour un pharaon en exil

De bras qui s’ouvraient comme la mer Rouge

Au commandement des lèvres

Et l’écran noir de leur miroir

Le protège du brasier de ce corps

Que ses yeux en cachette continuent de déshabiller

 

Il met ses lunettes de soleil

Recette obligatoire pour un désarroi privé

Pour cacher le soleil loufoque des yeux

Qui fait un sunset de goudron

Sur l’éclat cruel des saisons

Où dans le temple de l’oubli

Se tordent les ombres d’amants célèbres

 

Il met ses lunettes de soleil

Où voguent de dernières illusions

En un clin d’œil baudelairien

Aux concordances intimes

Just to be private

Sorry no trespassing

Enter at your own risk

 

Il met ses lunettes de soleil

Comme des graffiti obscènes sur sa peau

Pour mieux s’ajuster au privé

De tous ces phantasmes qui brillent

 

Il met ses lunettes de soleil

Pour jouer à la mouche

Pour jouer au dandy ironique

Pour jouer à la star qui en a vu d’autres

 

Alors il met ses lunettes de soleil

C’est ça pour jouer

Jean-Paul Daoust, « Lunettes de soleil », 111, Wooster Street, Montréal, VLB éditeur, 1996.