À Mme du Châtelet

Si vous voulez que j’aime encore,

Rendez-moi l’âge des amours ;

Au crépuscule de mes jours

Rejoignez, s’il se peut, l’aurore.

 

Des beaux lieux où le dieu du vin

Avec l’Amour tient son empire,

Le Temps, qui me prend par la main,

M’avertit que je me retire.

 

De son inflexible rigueur

Tirons au moins quelque avantage.

Qui n’a pas l’esprit de son âge

De son âge a tout le malheur.

 

Laissons à la belle jeunesse

Ses folâtres emportements :

Nous ne vivons que deux moments ;

Qu’il en soit un pour la sagesse.

 

Quoi ! pour toujours vous me fuyez,

Tendresse, illusion, folie,

Dons du ciel, qui me consoliez

Des amertumes de la vie !

 

On meurt deux fois, je le vois bien :

Cesser d’aimer et d’être aimable,

C’est une mort insupportable ;

Cesser de vivre, ce n’est rien.

 

Ainsi je déplorais la perte

Des erreurs de mes premiers ans ;

Et mon âme, aux désirs ouverte,

Regrettait ses égarements.

 

Du ciel alors daignant descendre,

L’Amitié vint à mon secours ;

Elle était peut-être aussi tendre,

Mais moins vive que les Amours.

 

Touché de sa beauté nouvelle,

Et de sa lumière éclairé,

Je la suivis ; mais je pleurai

De ne pouvoir plus suivre qu’elle.

 

Voltaire, « À Mme du Châtelet », dans Michel Delon, Anthologie de la poésie française du XVIIIe siècle, Paris, Poésie/Gallimard, 1997.