Odelette I

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Un petit roseau m’a suffi

Pour faire frémir l’herbe haute

Et tout le pré

Et les doux saules

Et le ruisseau qui chante aussi ;

Un petit roseau m’a suffi

À faire chanter la forêt.

Ceux qui passent l’ont entendu

Au fond du soir, en leurs pensées,

Dans le silence et dans le vent,

Clair ou perdu,

Proche ou lointain...

Ceux qui passent en leurs pensées

En écoutant, au fond d’eux-mêmes,

L’entendront encore et l’entendent

Toujours qui chante.

Il m’a suffi

De ce petit roseau cueilli

À la fontaine où vint l’Amour

Mirer, un jour,

Sa face grave

Et qui pleurait,

Pour faire pleurer ceux qui passent

Et trembler l’herbe et frémir l’eau ;

Et j’ai, du souffle d’un roseau,

Fait chanter toute la forêt.

Régnier, Henri de, « Odelette 1 », Les jeux rustiques et divins, Paris, Crès, 1925 [1897].