Outremer

Je resterai avec vous jusqu’à l’heure émouvante

où votre cœur sera devenu un continent glacé

dans le grand moment perdu de la route.

Lorsque tout se blase et se déforme

dans le regard kodachrome des touristes.

Sur la terre où nous n’avons fait qu’aimer.

 

J’aurais aimé avoir tes yeux, mon père,

pour regarder la mer, pour sonder l’horizon

jusqu’en ses ineffables et tortueux refuges.

Mais tu ne m’as laissé que des routes

qui s’entremêlent dans les synapses

revêches et cravachées de ma mémoire.

La sonde abîmée d’un voyageur inquiet.

 

J’aurais aimé avoir tes yeux, ma mère, pour me méfier,

pour regarder dans le ciel mystérieux

où se profilent les conclusions et les indices.

J’aurais voulu avoir ta force

pour cracher sur les évêques,

sur leur manteau de dorure

et sur tous ceux qui nous ont pris au collet

dans nos sentiers chétifs et maladroits.

J’aurais voulu que ma vie soit porteuse

de l’absolue nécessité des choses et des êtres.

De leur urgence et de leur fragilité

dans le ventre de la menace.

 

Et la mer est restée entre nous

comme un blanc de mémoire interminable,

une statue de sel le long de l’autoroute.

Chiasson, Herménégilde, « Outremer », Prophéties, Moncton, Michel Henry, 1986.