Passant auprès du feu

Je passais près du feu dans la salle vide

Aux volets clos, aux lumières éteintes,

 

Et je vis qu’il brûlait encore, et qu’il était même

En cet instant à ce point d’équilibre

Entre les forces de la cendre, de la braise

Où la flamme va pouvoir être, à son désir,

Soit violente soit douce dans l’étreinte

De qui elle a séduit sur cette couche

Des herbes odorantes et du bois mort.

Lui, c’est cet angle de la branche que j’ai rentrée

Hier, dans la pluie d’été soudain si vive,

Il ressemble à un dieu de l’Inde qui regarde

Avec la gravité d’un premier amour

Celle qui veut de lui que l’enveloppe

La foudre qui précède l’univers.

 

Demain je remuerai

La flamme presque froide, et ce sera

Sans doute un jour d’été comme le ciel

En a pour tous les fleuves, ceux du monde

Et ceux, sombres, du sang. L’homme, la femme,

Quand savent-ils, à temps,

Que leur ardeur se noue ou se dénoue ?

Quelle sagesse en eux peut pressentir

Dans une hésitation de la lumière

Que le cri de bonheur se fait cri d’angoisse ?

 

 

Feu des matins,

Respiration de deux êtres qui dorment,

Le bras de l’un sur l’épaule de l’autre.

 

Et moi qui suis venu

Ouvrir la salle, accueillir la lumière,

Je m’arrête, je m’assieds là, je vous regarde,

Innocence des membres détendus,

Temps si riche de soi qu’il a cessé d’être.

Yves Bonnefoy, « Passant auprès du feu », Ce qui fut sans lumière  © Mercure de France, 1987.