Peuple inhabité

     J’habite un espace où le froid triomphe de l’herbe, où la grisaille règne en lourdeur sur des fantômes d’arbres.

 

     J’habite en silence un peuple qui sommeille, frileux sous le givre de ses mots.

J’habite un peuple dont se tarit la parole frêle et brusque.

 

     J’habite un cri tout alentour de moi —

     pierre sans verbe —

     falaise abrupte —

     lame nue dans ma poitrine l’hiver.

 

Une neige de fatigue étrangle avec douceur le pays que j’habite.

 

     Et je persiste en des fumées.

     Et je m’acharne à parler.

     Et la blessure n’a point d’écho.

     Le pain d’un peuple est sa parole.

     Mais point de clarté dans le blé qui pourrit.

 

     J’habite un peuple qui ne s’habite plus.

 

     Et les champs entiers de la joie se flétrissent sous tant de sécheresse et tant de gerbes reniées.

 

     J’habite un cri qui n’en peut plus de heurter, de cogner, d’abattre ces parois de crachats et de masques.

 

     J’habite le spectre d’un peuple renié comme fille sans faste.

 

     Et mes pas font un cercle en ce désert. Une pluie de visages blancs me cerne de fureur.

 

     Le pays que j’habite est un marbre sous la glace.

 

     Et ce pays sans hommes de lumière glisse dans mes veines comme femme que j’aime.

 

     Or je sévis contre l’absence avec, entre les dents, une pauvreté de mots qui brillent et se perdent.

Yves Préfontaine, « Peuple inhabité », Pays sans parole, Montréal, Éditions de l’Hexagone, 1967.

Pour aller plus loin: 
  1. La répétition de « J’habite » est à la base du rythme de ce poème. Que ressentez-vous dans les strophes où cette formule n’est pas utilisée ?
  2. Ce « je » répétitif joue un rôle musical, mais aussi de fond : il crée un sentiment d’isolement tout en se présentant comme la seule voix qui vaille. Si on le remplaçait par le « tu », quel serait le résultat ?
  3. Nous vivons un pays d’hiver. Préfontaine cerne-t-il votre expérience du grand froid ?
  4. Travaillez votre récitation :
    Accentuez le « je », puis minimisez-le au maximum. Trouvez le niveau du « je » qui vous convient à vous très particulièrement.
  5. Tentez une expérience de création littéraire :
    Où habitez-vous ? En utilisant la même structure qu’Yves Préfontaine — J’habite + lieu ; J’habite + son ; J’habite + gens ; J’habite + émotion — rédigez un poème d’une dizaine de vers.

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