Plans d’essai : la ferme

Robyn Sarah

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Ça commence avec un homme seul au milieu de son champ, les yeux dans le vide;

 

Ça commence avec les os debout d’un orme mort, les os debout d’un orme;

 

Avec un enfant sur une clôture qui regarde les nuages défiler au travers de l’orme mort et qui sent lentement l’arbre tomber;

 

Ou avec un enfant couché dans l’herbe qui regarde les nuages défiler au travers du toit de la grange et qui sent lentement la grange tomber;

 

Ou avec ce même enfant, qui croit sentir la Terre tourner.

 

 

Ça commence avec un homme seul au milieu de sa grange, les yeux dans le vide;

 

Ça commence avec une voiture qui prend le tournant d’un chemin de terre, qui glisse dans le fossé, au ralenti, et s’immobilise à l’oblique contre un mur de buissons,

 

Et dans le silence, un enfant sur le siège arrière s’écrie : « J’ai peur : on va mourir! », même si la voiture s’est déjà arrêtée.

 

Ça commence avec un homme plus bas dans le pré, sa chemise bleue qu’on entrevoit parmi les arbres,

 

Ou avec une voix de femme annonçant l’heure du souper, juste avant le couchant, puis la réponse : silence et un coup de vent.

 

Ça commence avec un enfant qui trouve une balle de fusil vide dans la poussière sur le bord de la route et qui la glisse dans sa poche,

 

Ou qui trouve une taupe morte sur le bord de la route, flatte son pelage soyeux, s’émerveille devant ses mains d’homme et creuse un trou pour l’enterrer près de la grange.

 

 

Ça commence avec un homme seul au milieu d’un champ labouré, les yeux dans le vide.

 

Et il commence à pleuvoir sur son cou découvert, sur l’angle de ses épaules.

 

Et la pluie mouille maintenant les poils blondis de ses bras musclés qui pendent,

 

Et il pleut plus fort sur sa tête qu’il penche pour se protéger,

 

Il pleut sur une tête indomptable.

Robyn Sarah, « Plans d’essai : la ferme », Le tamis des jours, traduit de l’anglais par Marie Frankland, Montréal, Éditions du Noroît, 2007.