Un poème au hasard

Cap’tain Zombi

René Depestre

Je suis Cap’tain Zombi

Je bois par les oreilles

J’entends avec les dix doigts

J’ai une langue qui voit tout

Un odorat-radar qui capte

Les ondes du cœur humain

Et un toucher qui perçoit

À distance les odeurs

Quant à mon sixième sens

C’est un détecteur de morts

Je sais où sont enterrés

Nos millions de cadavres

Je suis comptable de leurs os

Je suis comptable de leur sang

Je suis peuplé de cadavres

Peuplé de râles d’agonies

Je suis une marée de plaies

De cris de pus de caillots

Je broute les pâturages

De millions de morts miens

Je suis berger d’épouvante

Je garde un troupeau d’os noirs

Ce sont mes moutons mes bœufs

Mes porcs mes chèvres mes tigres

Mes flèches et mes lances

Mes laves et mes cyclones

Toute une artillerie noire

À perte de vue qui hurle

Au cimetière de mon âme !

 

2

 

Écoutez monde blanc

Les salves de nos morts

Écoutez ma voix de zombi

En l’honneur de nos morts

Écoutez monde blanc

Mon typhon de bêtes fauves

Mon sang déchirant ma tristesse

Sur tous les chemins du monde

Écoutez monde blanc !

 

3

Le sang nègre ouvre ses vannes

La cale des négriers

Déverse dans la mer

L’écume de nos misères

Les plantations de coton

De café de canne à sucre

Les rails du Congo-Océan

Les abattoirs de Chicago

Les champs de maïs d’indigo

Les centrales sucrières

Les soutes de vos navires

Les compagnies minières

Les chantiers de vos empires

Les usines les mines l’enfer

De nos muscles sur la terre

C’est l’ écume de la sueur noire

Qui descend ce soir à la mer !

 

Écoutez monde blanc

Mon rugissement de zombi

Écoutez mon silence de mer

O chant désolé de nos morts

Tu es mon destin mon Afrique

Mon sang versé mon cœur épique

Le pouls marin de ma parole

Mon bois-d’ébène mon corossol

Le cri des arbres morts en moi

L’écho de leur sève dans ma voix

Ma race tel un long sanglot

Qui cherche ma gorge et mes eaux

Qui cherche en moi le bras de mer

Où l’Afrique arrache son cœur

Écoutez monde amer monde blanc

Mon chant d’agonie ma vie ce chant

Qui marie en mon corps le vent

Et la vague, le ciel et l’enfer !