Andrée Lacelle

1947 -

La poète franco-ontarienne Andrée Lacelle (1947- ) est une femme aux multiples talents. Elle est la première francophone à remporter le renommé Prix Trillium avec son recueil Tant de vie s’égare. Elle a publié plusieurs recueils dont La Voyageuse, La lumière et l’heure, La Vie rouge, Demain l’enfance (prix de poésie Le Droit). Sa poésie s’accompagne souvent d’œuvres d’artistes — photographies, huiles sur papier, dessins, illustrations — qui ajoutent une dimension unique à sa création artistique. Traductrice, enseignante et collaboratrice littéraire, elle écrit également pour les enfants un album de comptines, Bobikoki mon chat n’aime pas... et crée le radio-théâtre Survenance, diffusé sur Radio-Canada. Elle participe régulièrement à des colloques, lectures et rencontres littéraires au Canada et à l’étranger ; notamment à Paris, Genève et Bruxelles. Ses poèmes traitent de paysages intérieurs, de l’enfance, de la lumière, au gré d’images qui s’entrechoquent. Elle est coauteure de pas d’ici, pas d’ailleurs, Anthologie poétique de voix féminines contemporaines (Voix d’encre, Montélimar, 2012). Sol ciel ciels sols, une rétrospective de son œuvre (1979-2011) préfacée par François Paré, paraît en 2015 chez Prise de parole.

En entretien 

Lisiez-vous de la poésie à l’école ? Y a-t-il un poème en particulier dont vous vous souvenez ? 

J’ai éprouvé ma première émotion poétique à l’adolescence quand j’ai lu un poème de Saint-Denys Garneau intitulé « Accompagnement ». Je cite ce passage qui m’est resté en mémoire : Je marche à côté de moi en joie / J'entends mon pas en joie qui marche à côté de moi / Mais je ne puis changer de place sur le trottoir / Je ne puis pas mettre mes pieds dans ces pas-là et dire voilà c'est moi. En laissant ses vers pénétrer en moi, j’avais l’impression d’entendre le poète me les dire. Je n’étais plus seule.

 

Quand avez-vous commencé à écrire de la poésie ? Et quand avez-vous commencé à vous concevoir en tant que poète ?

À l’âge de 12 ans, j’écrivais de courts poèmes amusants, rimés et rythmés. Mais c’est à l’âge de 15 ans que j’ai eu l’impression d’écrire mon premier « vrai » poème. Presque chaque jour, j’écrivais dans mon journal ce que la vie m’offrait de bon et de moins bon. Et un soir, soudain, en me relisant, j’ai découvert que je venais d’écrire quelque chose de très différent qui n’avait rien à voir avec mes hauts et mes bas au quotidien : un poème avait surgi au cœur de mon journal. C’est vers l’âge de trente ans que je me suis dit que parmi toutes ces pages noircies depuis mes 15 ans, il se trouvait peut-être assez de poèmes pas trop mauvais pour former un ensemble cohérent à soumettre à une maison d’édition. Étais-je devenue poète ou l’étais-je depuis bien avant mon premier poème ? Mystère.

 

Quel est le « travail » du poète à votre avis ?

Lire les poètes de tous les temps et de toutes les civilisations. L’entreprise d’une vie et plus encore ! Sonder l’âme, la voix, les résonances de tant d’échos humains. Écrire de la poésie, c’est pratiquer un art de la présence au monde par la pensée et l’émotion, et bien entendu, tout ça exprimé avec des mots, car c’est donner vie à la parole. Cette parole qui nous habite et que nous désirons partager avec les autres. Plus encore, je dirais que pour moi, en écrivant un poème, je deviens vivante. Et il me semble que ce mot de Tchekhov exprime totalement ce qu’est le travail du poète : « Si tu veux travailler à ton art, travaille à ta vie. »

 

Comment avez-vous écrit « Au bout du quai » ?

« Au bout du quai » est tiré de mon recueil La Vie rouge, et plus précisément de la partie intitulée « Le Poème de la rivière ». C’est à l’été 1997 que j’ai écrit cette suite poétique, quand j’ai voulu revivre des moments d’enfance en séjournant sur la rive ontarienne de la rivière des Outaouais, à L’Orignal, où enfant, le dimanche, j’allais pique-niquer avec ma famille. Dans mon souvenir, ces moments étaient pleins et éternels. En revisitant les lieux, une vision autre qu’une enfant jouant sur la plage m’est venue : celle d’une passagère traversant la rivière en quête d’un monde à habiter autrement, cependant  sans jamais oublier cette rive qui l’avait façonnée, et toutes ces vies qui autrefois, avec elle et avant elle, habitaient ses berges : « tant d’amours fantômes hantent ton lit / nos maisons chancellent / passent nos vies ».

 

Si vous deviez choisir un poème de notre anthologie à apprendre par cœur, lequel choisiriez-vous ?

« En guise de fête » d’Anne Hébert. Depuis toujours, j’aime la poésie d’Anne Hébert. Ce poème commence ainsi : « Le soleil luit / Le soleil luit / Le monde est complet / Et rond le jardin. » Pourquoi j’aime ce poème ? Ce sont des mots simples qui disent tout. 

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