Portes du désert

démarrer à l’acide

passer de l’autre côté des barrières grises

traverser et suivre les pistes du désert de sel

franchir le blanc laiteux du vide

se jeter à l’horizon surcaché de l’horizon

allumer l’incendie au milieu d’un vent de sable

rire aux larmes de cet incendie

s’envelopper de l’orage de Newton des Bédouines

se marquer jusqu’à l’os de l’empreinte de plusieurs soleils

monter monter toujours plus haut vers le Sud de la pensée

agrandir l’espace du voyage par l’espace de l’acceptation

gagner le large accessible de la joie

et puis, à petits pas, s’approcher des portes silencieuses

 

s’approcher du rose et du noir de la première porte

longer le mur saumon et blanc à contre-jour

reculer devant les façades craquelées par le sourire

reconnaître la rigueur d’un oeil bleu faïence

y plonger comme un pêcheur de mirages

et n’en ramener que l’éblouissement des archanges

quelles portes et sur quel crépuscule

quels tableaux et sur quelle aube

les couleurs redescendent enfin sur la terre

elles sont là comme le signe de l’accueil la bienvenue de l’extrémisme

personne ne les confond avec rien d’autre

portes du désert portes bleu lavande et vert pomme

portes chargées d’étoiles

aucun peintre ne vous a inventées

c’est vous, hommes du désert, qui réinventez la peinture,

la plus implacable, la plus douce peinture du monde.

Alain Jouffroy in C'est aujourd'hui toujours (1947 - 1998) © Éditions GALLIMARD
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