Qui es-tu ?

Qui es-tu ?

Je suis Mamadi, fils de Dioubaté.

D’où viens-tu ?

Je viens de mon village.

Où vas-tu ?

À l’autre village.

Quel autre village ?

Quelle importance ?

Je vais partout, là où il y a des hommes,

C’est ainsi ma vie.

 

Que fais-tu dans la vie ?

 

Je suis griot, m’entends-tu ?

Je suis griot, comme l’était mon père,

Comme l’était le père de mon père,

Comme le seront mes enfants

Et les enfants de mes enfants.

 

Je suis griot pour vivre comme aux temps anciens

Des feux de joie et des danses rituelles

Et chanter les hauts faits du vaillant guerrier

Et la bonté du riche

Qui laisse son miel couler dans ma calebasse

Et son mil joncher le sol de ma case.

 

Je suis griot, m’entends-tu ?

 

Je suis griot comme du temps où nos pères

Ouvraient le cœur à la naissance du jour

Et l’hospitalité au voyageur inconnu

Attardé sur la route de la nuit.

 

Je suis descendant de Diéli,

L’homme à qui son frère donna

Sa propre chair et son propre sang

Pour déjouer la faim terrible

Dressée sur le sentier brûlant de la forêt

Comme le masque menaçant du squelette de la mort.

 

Je suis enfant de Guinée,

Je suis fils du Mali,

Je sors du Tchad ou du fond du Bénin,

Je suis enfant d’Afrique...

Je mets un grand boubou blanc,

Et les Blancs rient de me voir

Trotter les pieds nus dans la poussière du chemin...

Ils rient ?

Qu’ils rient bien.

Quant à moi, je bats des mains et le grand soleil d’Afrique

S’arrête au zénith pour m’écouter et me regarder,

Et je chante, et je danse,

Et je chante, et je danse.

 

Entends-tu ce que dit ma cora ?

Vingt et une cordes te parlent de la vie

Comme les temps d’aujourd’hui ne la connaissent plus

(...)

Francis Bebey, « Qui es-tu ? », dans Bernard Magnier, Poésie d'Afrique au sud du Sahara, 1945-1995, Paris, Actes Sud/Éditions UNESCO, 1995.