Tu es capable...

Tu es capable de tuer, même un être que tu aimes, on décide parfois de tuer ce qu’on aime. Ça s’est infiltré peu à peu dans ton cerveau, il hurlait, ton chat, il ne cessait pas de hurler, et tu n’as plus voulu l’entendre. Tu n’en pouvais plus, comme cette mère qui n’en pouvait plus d’entendre pleurer son enfant. Il a suffi d’appuyer un oreiller sur la petite bouche, et puis plus rien. L’enfant qui se tait. Toi, tu as composé un numéro de téléphone, tu es tombée sur une voix de femme et tu lui as répondu Oui. Pourtant, il ne te viendrait pas à l’esprit d’écrire Je suis coupable. Tu coïnciderais alors avec ton remords.

 

Hurlements des nourrissons affamés, hurlements des femmes pendant l’accouchement, hurlements des prisonniers qu’on torture, hurlements silencieux des épouses lapidées, des fillettes et des garçonnets qu’on viole, hurlements des violeurs, des meurtriers, derniers hurlements des assassinés que personne n’entend, hurlements des déportés, des bombardés, des agneaux qu’on égorge, hurlements des esclaves au fond des cales, des sorcières sur le bûcher, des guerriers, des mourants au bout de leur souffrance, hurlements d’appels, de révolte, de désespoir, hurlements de ton chat. Hurlements auxquels tu n’as jamais répondu.

 

Tu entends les hurlements retenus dans les entrailles de la terre chaque fois que tu poses les pieds sur le sol, tu les entendrais même si tu en venais à tuer tous les vivants. Tu demandes chaque fois qu’on te délivre du mal, mais qui pourrait te tendre la main, quelle parole te sauverait de la détresse ? Tu appartiens à une lignée si longue qu’elle ne se rappelle plus sur quel continent elle est née, poissons, oiseaux, carnassiers, mammifères qui se sont peu à peu redressés pour apprendre à marcher, peuple de chasseurs, de pilleurs et de criminels. Tu as sur les mains l’odeur millénaire du feu et du sang.

Louise Dupré, « Tu es capable... », La main hantée, Le Noroît, 2017, p. 33-35.