Une traversée en 1922

Pourquoi donc tant de gens ont-ils le mal de mer

telle était la question qu’à moi-même posait

la vue âcre de ceux qui en chœur vomissaient

faisant route à vapeur vers la grande Angleterre

on se trouvait alors loin du cap d’Antifer

mais me trompé-je ici ? n’était-ce pas à Dieppe

que j’embarquai ce jour pour aller monoglotte

apprendre autre langage en dansant l’one-step ?

Oui c’était bien à Dieppe et les gens vomissaient

quel spectacle attristant quand on est sur la flotte

La beauté de la nuit respire ces odeurs

machines ou cambouis et surtout les senteurs

qu’étend l’individu avec l’in-digestion

je tirais vanité de ce mal être indemne

j’avais le pied marin et l’estomac de même

Vanité vanité : malades, bien portants

arrivèrent ensemble au port des anglicans

et je ne sus alors que dire yes ou bien no

bien au hasard d’ailleurs ne comprenant que pouic

à ce que racontaient les douaniers britanniques

qui lisaient de travers mon nom Raymond Queneau

et lorsque je revins un mois ou deux plus tard

en sachant prononcer deux ou trois autres mots

les douaniers me semblaient toujours dans le brouillard

le même que cernait les contours du bateau

de nouveau quelques gens en chœur redégueulèrent

vanité vanité je reviens d’Angleterre

ayant le pied marin mais ne sachant pas mieux

que lorsque je partis la langue de Chexpire

Raymond Queneau, « Une traversée en 1922 », Courir les rues, battre la campagne, fendre les flots, Paris, Poésie / Gallimard, 1981 [1967-1969].

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