Greniers

Puisque voici Ma Dame Lune

Par les lucarnes des maisons,

Voici pour nous bonne fortune,

Allons danser le rigaudon

Sous les greniers en capuchon,

Aux doux accords des vieilleries

Abandonnées dans les pignons ...

Choses d’antan, lambeaux de vie !

 

Oh ! sois discrète, Dame Lune !

Ici, sommeille un guéridon

Où Rose-Lise avait coutume

De recevoir Monsieur Léon

Qu’elle faisait languir à fond,

Toute mignonne de soierie

Qui fleurait frais, qui fleurait bon !

Choses d’antan, lambeaux de vie !

 

Allons, plus douce, Dame Lune !

Tout près, tout près, à la cloison,

Ce sont dentelles et costumes

Des belles de l’autre saison

Que sans raison nous effleurons ;

Et toute la galanterie

Des grands chapeaux et des melons ;

Choses d’antan, lambeaux de vie !

 

Là, gît dolente la bergère

De paille raide et d’édredon

Où, frêle, somnolait grand’mère,

Grand’mère et ses mille oraisons ;

Puis la corbeille d’osier blond,

Nid du petit et ses sourires

Et ses pipis et son jargon,

Du temps qu’il était doux de vivre.

 

L’harmonium aux étagères

Ornées de frustes limaçons

Que, sans façon, la ménagère

Faisait sonner comme un bourdon ;

Les cadres pleins de cupidons,

Les plâtres qu’il faut interdire,

Vénus la belle et Apollon

Du temps qu’il était doux de vivre.

 

Ah ! le coffret sous la poussière

Plaqué de fleurs et de dragons,

Tout imprégné de son mystère...

Le petit coffre rubicond,

Bourré de mèches, de chiffons,

De lettres qu’on allait relire

Sous les seuls yeux du lumignon

Du temps qu’il était doux de vivre.

Alphonse Piché, « Greniers », Balades de la petite extrace, 1946, dans Poèmes, Montréal, Éditions de l’Hexagone, « Rétrospectives », 1976.