J’abdique tout

Je ne suis plus qu’un peu de chair qui souffre et saigne.

Je ne sais plus lutter, j’attends le dernier coup,

Le coup de grâce et de pitié que le sort daigne

Assener à ceux-là qui vont mourir debout.

 

J’abdique tout. J’ai cru que la cause était belle

Et mon être a donné un peu plus que sa part ;

La mêlée était rude et mon amour rebelle,

Ma force m’a trahie et je l’ai su trop tard.

 

Je suis là, sans orgueil, sans rancœur et sans arme ;

Mais l’espoir têtu reste en mon être sans foi,

Même si je n’ai plus cette pudeur des larmes

Qui fait qu’on a l’instinct de se cacher en soi.

 

La vie âpre, insensible, a vu ma plaie béante

Et tous les soubresauts qui ont tordu mon corps ;

J’ai crispé mes doigts fous aux chairs indifférentes,

Mon amour résigné a pleuré vers la mort.

 

Qu’elle vienne, la mort, celle des amoureuses,

La mort qui vous étreint comme des bras d’amant,

Et qu’elle emporte ailleurs cette loque fiévreuse

Qu’est mon être vaincu, magnifique et sanglant.

Jovette Bernier, « J’abdique tout », Les masques déchirés, Albert Lévesque, 1932.

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