Je suis un pâle enfant...

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Je suis un pâle enfant du vieux Paris, et j’ai

Le regret des rêveurs qui n’ont pas voyagé.

Au pays bleu mon âme en vain se réfugie,

Elle n’a jamais pu perdre la nostalgie

Des verts chemins qui vont là-bas, à l’horizon.

Comme un pauvre captif vieilli dans sa prison

Se cramponne aux barreaux étroits de sa fenêtre

Pour voir mourir le jour et pour le voir renaître,

Ou comme un exilé, promeneur assidu,

Regarde du coteau le pays défendu

Se dérouler au loin sous l’immensité bleue,

Ainsi je fuis la ville et cherche la banlieue.

Avec mon rêve heureux j’aime partir, marcher

Dans la poussière, voir le soleil se coucher

Parmi la brume d’or, derrière les vieux ormes,

Contempler les couleurs splendides et les formes

Des nuages baignés dans l’occident vermeil,

Et, quand l’ombre succède à la mort du soleil,

M’éloigner encor plus par quelque agreste rue

Dont l’ornière rappelle un sillon de charrue,

Gagner les champs pierreux, sans songer au départ,

Et m’asseoir, les cheveux au vent, sur le rempart.

 

Au loin, dans la lueur blême du crépuscule,

L’amphithéâtre noir des collines recule,

Et, tout au fond du val profond et solennel,

Paris pousse à mes pieds son soupir éternel.

Le sombre azur du ciel s’épaissit. Je commence

À distinguer des bruits dans ce murmure immense,

Et je puis, écoutant, rêveur et plein d’émoi,

Le vent du soir froissant les herbes près de moi,

Et, parmi le chaos des ombres débordantes,

Le sifflet douloureux des machines stridentes,

Ou l’aboiement d’un chien, ou le cri d’un enfant,

Ou le sanglot d’un orgue au lointain s’étouffant,

Ou le tintement clair d’une tardive enclume,

Voir la nuit qui s’étoile et Paris qui s’allume.

Coppée, François, « Je suis un pâle enfant… », Œuvres : poésies, Paris, Lemerre, 1907 [poème antérieur à 1900].